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Etre fort: on pense à la même chose?

L’autre jour, je discutais avec mon frangin. On aime souvent jouer à la provoc’, on se connait bien et on connait nos points de vue souvent différents sur certains sujets. Il me disait, pour me titiller « mais, tes gosses ils pleurent trop, attention qu’ils ne deviennent pas des poules mouillées (cette dernière expression ayant servie ici de remplaçante à une autre un peu plus familière) ». Bien sûr il déconnait, je le connais. Mais je sais aussi qu’il aime l’image de l’homme fort, qui ne pleure pas, qui n’exprime pas d’émotions et qui fait face à la vie comme un chêne face aux vents violents, droit, dur, immobile. Plus loin il me dit qu’être fort, oui, c’est ça, c’est faire face sans jamais pleurer. Nous n’étions malheureusement pas dans un contexte permettant d’enclencher une conversation un peu poussée. Je finis alors simplement en lui disant « alors, on pourrait discuter plus tard de ce qu’on appelle « être fort », ma définition n’est pas la tienne ».

Parce que, très honnêtement, pour la majorité d’entre nous, la première définition qui nous vient pour définir la force serait celle illustrant un homme, costaud, insensible, résistant, capable de soulever des montagnes sans une larme. Ce serait aussi un humain avec une force mentale infaillible, autoritaire, intimidant qui n’a peur de rien.

Pour moi, cette image serait plutôt celle que j’utiliserais dans mon dictionnaire devant la définition de l’expression « retenue émotionnelle » ou bien encore « un inconscient qui garde tout pour lui ».

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Tout être humain est doué de sensibilité, sans exception nous sommes tous « sensibles »

Un humain est un être sensible, alors dire de quelqu’un qu’il est insensible ou « fort » est contradictoire et totalement non indiqué dans les caractéristiques indéniables qui font ce que nous sommes tous. Non, quelqu’un qu’on dit insensible (ou fort, je répète), c’est quelqu’un qui s’est fabriqué une bonne grosse carapace bien résistante, ou plutôt un gigantesque mur en béton armé entre son conscient et son inconscient. Derrière ce mur il se passe des trucs de dingues qu’il ne soupçonne même pas, c’est la fiesta là bas, mais il n’en a pas conscience, bien tranquille, là, de l’autre côté du mur. D’ailleurs, pour être un peu plus juste, je serais tentée de remplacer « être insensible » par « être insensibilisé ».

Une situation de stress (que ce soit lié à quelque chose d’effrayant, de triste, de révoltant) engendre chez tous les êtres humains (et animaux j’ai envie de dire), une sécrétion de catécholamines (adrénalines et noradrénalines), provoquant par la suite une sécrétion de cortisol (hormone du stress). Cette dernière, néfaste pour le cerveau et plus globalement pour le corps, peut faire des ravages (destruction de chemins neuronaux par exemple) s’il reste présent trop longtemps et trop souvent. Le cerveau doit donc s’en débarrasser et pour cela il a trois solutions: induire une attaque pour se défendre (ex: je crie sur mon agresseur ou carrément je le frappe), induire la fuite (ex: dans la cours d’école, on cherche à me raquetter, je pars en courant) ou se figer (ex: je me fais insulter, mais, paralysée, je reste figée sans répondre). De la plus efficace à la moins efficace: attaquer – fuir – se figer. Dans les deux premiers cas l’humain est actif, le mouvement permet l’élimination rapides des hormones néfastes. Le dernier cas est le plus inefficace, l’humain est inactif, les hormones sont éliminées plus lentement.
Pourquoi je parle de tout ça? parce qu’il est important, pour la santé mentale et physique de laisser la liberté à nos émotions de s’exprimer, sinon, les conséquences néfastes peuvent être indénombrables sur le corps et l’esprit (d’une simple manie à d’énormes phobies ou comportements inadaptés). Les gens dits « forts » ne laissent pas beaucoup sortir leurs émotions, ils te diront qu’ils n’en ont pas « ben non, ça me rend pas triste » « même pas peur » « mais c’est rien ça, c’est pas grave » « quelle chochotte, ça fait pas mal ». Et pourtant, tout à l’inverse, des émotions auraient aimé sortir, mais le barrage est trop puissant. Ces Hommes forts ont des émotions qui grouillent dedans mais ils ne les ressentent pas. Et comme on le dit « tout ce qui ne s’exprime pas s’imprime », puisque comme un courant d’eau (on n’arrête jamais un courant d’eau, on ne peut que le dévier), les émotions doivent trouver un chemin, et, si ce n’est pas celui adapté, elles trouveront, quoiqu’il arrive à se frayer un autre chemin, quite à faire des ravages à côté.

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Les émotions refoulées et l’insensibilité sont la conséquence d’un apprentissage ancien et profond

Qu’est ce qui s’est passé pour les Forts? Leur histoire personnelle, souvent dans l’enfance, parlerait d’elle même.
Deux grandes causes pourraient être celles-ci:
– Enfant, il ne se sentait pas le droit de pleurer ou de montrer ses contrariétés. C’est ce qui est fait de façon très classique sur les enfants (encore plus sur les pauvres garçons…): « arrête de pleurer » « mais c’est rien voyons, tu vas pas pleurer pour ça » « ah, tais toi, je veux pas t’entendre » « bah oui, on peut pas avoir tout ce qu’on veut, tu vas pas chougner à chaque fois pour ça » « mais non, tu n’as pas mal » « hé oh, les garçons ça pleure pas » « t’es un homme, sois fort et tais toi ». ETC, ETC. Les phrases, là, comme ça, paraissent anodines. Sauf que le cerveau fonctionne comme ça, il a besoin de comprendre un schéma et d’adapter son fonctionnement à celui ci. C’est simple, en quelques semaines, des phrases répétées auront déjà été imprimées dans le cerveau, et de nouveaux automatismes se mettent en place. Celui ci comprend alors qu’il n’est pas autorisé à faire s’exprimer les émotions, les pleurs, les contrariétés sont interdites car non reçues par l’entourage. L’enfant apprend, doucement à se taire, à prendre sur lui car son cerveau ne lui envoie plus l’information,  ses neurones se décarcassent tout seuls dans leur coin comme ils peuvent avec ses émotions et, système D oblige, c’est pas super d’aplomb qu’ils vont le faire.

– Un évènement, un traumatisme a chamboulé le cerveau. Il peut arriver, sans doute, qu’une personne, qui jusqu’ici savait exprimer ses émotions, ait subi une épreuve si douloureuse et si insupportable à ressentir que le flot émotionnel ait été coupé. Le cerveau protège le corps.

Évidemment, la première cause est, de loin, la plus constatée. Alors voilà, couramment du coup, les adultes (et même les enfants très tôt), estiment qu’être fort c’est ne pas exprimer ses émotions de vulnérabilité (peur, tristesse, frustration), par contre la colère ne posera pas de soucis, celle-ci donnant une impression de puissance lorsqu’elle est exprimée! D’ailleurs, c’est alors souvent par la colère que l’expression émotionnelle devient inadaptée (des colériques excessifs, des impulsifs, des fureurs incontrôlées) étant donnée que c’est la seule émotion autorisée.

Alors pour moi, maintenant, la réelle définition d’être fort ne s’appliquerait qu’à un très faible pourcentage de la population et serait celle ci: être en capacité de reconnaître une émotion qui émerge (la nommer par exemple), lui laisser le droit d’exister, l’accepter, savoir l’exprimer de façon adapter sans conséquences négatives sur l’entourage (dire qu’on va s’isoler un peu, etc) et gérer le départ de cette émotion avec sérénité.
Là, je dis chapeau. Là, c’est un humain sacrément fortiche. Balaise. Y a du lourd dans son cerveau, c’est un as le gars ou la gonzesse. Bravo. T’es un boss, tu gères, t’as même pas peur d’avoir peur, si c’est pas la suprématie de la classe ça.

Une émotion est toujours utile, il est indispensable de la laisser exister, faute de quoi elle pourrait faire des ravages insoupçonnés

Avant, je me situais clairement dans la première catégorie, les « insensibles ». Quand je dis avant, je parle de lorsque j’étais pré-ado et adolescente. Je pleurais rarement, je ne ressentais pas grand chose niveau émotions, ni de grandes joies ni de grands chagrin, c’était pas les montagnes russes mais plutôt la petite colline du plat pays vois-tu et encore. Puis je suis devenue adulte et surtout maman et clairement mon barrage s’est fissuré, des gouttes sont passées, puis un filet d’eau pour finir par des torrents et des torrents incontrôlables qui se sont déversés sans pouvoir ni les comprendre ni les arrêter.
Aujourd’hui, les torrents se sont calmés, je travaille mes émotions et surtout leur gestion.  Et, je dois dire que mes gosses sont les meilleurs des maîtres pour ça, ils m’aident à m’exercer trèèèèès souvent.
Merci les bambins, un jour je serai forte.