Les enfants oubliés

A toi l’enfant assis seul sur un banc, à celui qui se cache derrière le couloir, à toi aussi assis près de la fenêtre sans camarade à tes côtés, et toi, qui erre le long du mur. A toi l’enfant qui déteste les récréations, qui attend la sonnerie comme une délivrance, à toi qui vit chaque jour d’école avec le ventre noué, le dos courbé, la gorge sèche et serrée. A tous ces enfants aux regards vers le sol, sur qui aucun regard ne se pose.

A vous tous les enfants oubliés, je vous dédie mes pensées les plus tendres.

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Que demande t on aux enfants? et ce, depuis pfffiou, la préhistoire? D’être sages, obéissants, calmes, travailleurs et silencieux. Est ce vraiment possible tout en préservant leur bien être, leur épanouissement et leur développement émotionnel? J’ai tendance à penser que non. Un enfant n’a pas d’inhibitions, il vit à plein régime. Un enfant ça fait du bruit, ça crie et ça se contrarie. Il veut tout voir, tout comprendre, tout essayer. Et oui, nous sommes des animaux si évolués avec une intelligence si développée que nos enfants sont obligés d’apprendre, d’essayer et d’emmagasiner un nombre extrêmement élevés d’expériences et de jeux pour atteindre les capacités intellectuelles que l’espèce humaine leur demande.

J’aimerais me pencher ici sur le contexte de l’école, mais au final, tout cela vaut dans bien d’autres contextes (en famille, aux gouters d’anniversaire, chez les tontons, chez les copains,etc).
A l’école, un enfant turbulent, qui casse, qui tape, qui désobéit, qui est insolent et violent, sera pris en charge. On dira « qu’il a des problèmes » « qu’il ne va pas bien » « qu’il faut faire quelque chose » « que son comportement s’explique » « qu’il faut l’aider ». Et ce sera vrai. Oui cet enfant turbulent ne va pas bien, il a besoin d’aide.
Un enfant sage, silencieux, obéissant, docile et calme, sera jugé « d’élève sans problème », uniquement parce que concrètement il ne posera pas de problème à l’équipe éducative et à ses camarades. On dira ça de lui et ce, même s’il est seul à la récréation, seul dans la classe, seul à la cantine, seul durant le sport ou les travaux pratiques, les yeux au sol, isolé et silencieux. Généralement, l’équipe éducative ne s’interroge pas, aucun suivi ne sera proposé, aucun rendez vous ne sera pris, tant qu’il est docile, tout va bien puisqu’il se contente d’être comme on veut que tout enfant soit.

De façon générale, n’est il pas vrai que les casseurs, les violents sont pris en charge et sont le sujet de réflexion, alors que les isolés, les silencieux sont tout simplement ignorés?

Je le dis ici, mais c’est un envoi du coeur. Un enfant constamment sage et calme, est un enfant qui ne va pas bien ou en tout cas qui devrait inciter à se poser des questions sur son cas.
« Oh, il est timide » « c’est un enfant un peu réservé » « oui oui, il est introverti ». Toutes ces remarques balancées à la volée dont tout le monde ignore l’importance. On passe outre, on ne cherche pas plus loin. Si l’enfant était turbulent, il serait déjà chez le pédopsy, alors que, selon moi, il est plus sain que l’enfant introverti. L’enfant turbulent s’exprime, il extériorise ce qui ne va pas. L’enfant introverti refoule, inhibe, accumule au fond de lui et à cela s’ajoute le sentiment de rejet, d’incompréhension et d’indifférence de la part des adultes qui l’entourent. Il ne se sent pas important, il perd confiance en lui et dans les autres. Je crois que les conséquences peuvent être de minimes à dévastatrices. Et pour contrer ça, les adultes doivent intervenir, que ce soit les parents (quand l’introversion se joue dans le milieu familial), l’équipe éducative (quand cela se manifeste à l’école), ou tout autre adulte, tontons, grands parents.

Je citerai ici, Isabelle Filliozat, petit paragraphe sorti de son livre « Au coeur des émotions de l’enfant »:
« Quand un enfant est trop sage ou trop brillant à l’école, peu d’adultes s’alertent! C’est pourtant un des visages de la dépression. Un enfant, c’est vivant. S’il est trop docile, trop sage, c’est qu’il réprime une partie de la vie en lui. »

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Tu le devineras, j’ai été une de ces enfants. J’ai entendu mille et mille fois le mot « timide » et « réservée », pourtant, à l’intérieur de moi je ne me sentais pas du tout comme ça. J’ai toujours eu un fort caractère, parfois assez brut, j’ai toujours été débrouillarde, têtue, et pleines d’idées, mais ça ne se voyait pas souvent de l’extérieur. J’étais tout simplement inhibée de l’intérieur, tue, éteinte.
J’ai fait partie de ces enfants seuls à la récréation, qui attendent, chaque minute, dans un calvaire inimaginable que la sonnerie retentisse. Je me cachais derrière les murs, je montais des escaliers pour les redescendre et les remonter encore et encore. J’allais attendre devant la porte de la classe, je me cachais derrières les arbres, je m’asseyais sur un banc isolé. A la cantine, c’était un calvaire, une oppression me poussait à manger très vite et à partir m’isoler, encore aujourd’hui cela m’est resté, seule au milieu du monde, je ne tiens pas.  En classe, au moins nous n’étions plus livrés à nous même, nous n’étions plus seuls au milieu du monde, c’était sécurisant. J’appréhendais chaque TP, chaque cours de sport, chaque activité à plusieurs, j’aimais les exercices en solo dirigés par le prof. Au lycée, je battais des records d’absentéisme, je sélectionnais les cours pour n’aller qu’à ceux qui m’angoissaient le moins. Mes notes sont devenues désastreuses. J’ai fait des passages chez l’infirmière scolaire pour me donner une excuse pour rentrer chez moi. Ce calvaire scolaire a duré du collège jusqu’au milieu du lycée, au moment où je suis partie dans un autre lycée, où j’ai appris à m’ouvrir et à faire confiance à des gens qui m’en ont donné l’envie.
Avec le temps, après tout ça, j’ai développé une colère contre les adultes, une haine des Grands, je leur en ai voulu de toutes mes forces, à tous ces adultes incompétents qui m’ont ignorée, m’ont insultée par leur indifférence. Au lycée après une année désastreuse et des notes qui frôlaient le zéro, aucun rendez vous ni aucune démarche n’a été faite. On a tout simplement suggéré à ma mère de m’orienter dans une autre filière, le redoublement n’étant même pas envisagé, il fallait juste que je m’en aille, ailleurs, plus loin.
Cette colère n’est plus, elle est partie, mais je la ressent parfois encore pour tous ces autres enfants oubliés.

J’en ai vu des comme moi, j’en vois encore. Des enfants tristes, le regard bas, qui cherchent à se faire oublier, à disparaitre, comme invisibles. Ils sont là, dans l’indifférence générale, c’est douloureux.
Y a t il pire que l’indifférence? J’ai tendance à croire que non. Intérieurement c’est apocalyptique, l’émotionnel est anéanti, car nous n’existons pas aux yeux des autres. Nous ne sommes rien, vides, inexistants, plus invisibles qu’une ordure sur le trottoir.

Moi je vous vois.
A toi le Grand, l’Adulte, le Responsable, s’il t’arrive de croiser un enfant trop silencieux, trop sage, apporte lui ton regard. Il se souviendra de toi. Moi je me souviens.

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